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Code Like A Girl

Aujourd’hui j’ai failli quitter l’informatique. Mais pourquoi ?

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Aujourd’hui, j’ai lu un article qui explique pourquoi tant de femmes quittent le secteur de l’informatique et j’ai voulu le partager avec mes collègues.

Dans cette entreprise française, je suis la seule femme dans une équipe de 9 (5 développeurs masculins, 1 scrum master masculin, 1 product owner masculin, 1 consultant fonctionnel masculin et moi). Bien que je travaille depuis 10 ans, je suis récemment devenue développeuse et c’est l’une de mes premières expériences professionnelles. J’ai étudié le sujet des femmes dans l’informatique pendant deux ans dans le cadre de mon master en sociologie, je savais que le sexisme était répandu, mais j’ai persévéré, et j’ai choisi de devenir développeuse. Mais étudier le sexisme de loin et le vivre sont deux choses très différentes. Aujourd’hui, j’en ai fait l’amère expérience.

En réponse à l’article que j’ai partagé sur le channel Slack de notre équipe, le scrum master a publié cette vidéo, au titre très clair :

On s’en bat les couilles

Je suis restée sans voix. C’était un message très agressif, et qui illustrait effectivement ce dont parlait l’article : la culture hostile aux femmes dans l’informatique les pousse à quitter le secteur. Pire, les autres hommes de l’équipe ont réagi avec des emoji : riant, pouce en l’air, check, top. L’un d’eux a même dit

Si les femmes ne prenaient pas les choses au sérieux, il n’y aurait pas autant de sexisme.

À ce moment-là, des larmes ont commencé à couler.

Quelques jours plus tôt, nous avions eu une très mauvaise revue de sprint et toute l’équipe est allée boire un verre. Le directeur du service était là pour la revue (il n’y avait jamais assisté) et s’est joint à nous au bar. J’avais été avertie que ce directeur était misogyne. Une développeuse qui a récemment démissionné m’avait dit que ce directeur ne croyait pas qu’elle pouvait coder et qu’il l’avait mise à un poste fonctionnel dont elle ne voulait pas pendant des années. Lorsque le directeur est arrivé, nous étions tous assis autour d’une grande table, sur 2 bancs. La première chose qu’il a dit a été

Poussez-vous, il me faut de la place pour ma grosse bite

Le ton était donné. Le comportement des managers influence fortement leurs subordonnés. Moins vous avez de pouvoir, plus vous risquez d’imiter le comportement des personnes qui en ont, et l’attitude des managers influence celle de toute l’équipe. Ce soir là j’ai vu mes collègues, qui ne sont généralement pas ouvertement sexistes, dire des choses qu’ils n’auraient jamais dites si le directeur n’avait pas été là. L’un d’eux a dit

L’application est énorme, comme ma bite

Quand un collègue allait partir, disant qu’il avait un bon repas qui l’attendait à la maison, le directeur a dit

T’as des call girls ?

Plus tard ce même soir, il a également dit que les femmes avaient un plus petit cerveau. C’est à ce moment-là que je suis partie, je n’en pouvais plus.

Ayant toujours cette expérience à l’esprit, les réactions d’aujourd’hui m’ont d’autant plus blessée. J’étais tellement énervée qu’ils osent dire des choses pareilles que j’ai commencé à me sentir comme paralysée. Les collègues essayaient de me parler mais je ne pouvais pas répondre. Tout ce que je pouvais penser c’était:

Qu’est-ce c’est que ce secteur de merde, qui pense qu’il peut détruire des personnes comme ça?

Je connais très bien les violences dont sont victimes les femmes dans notre société. J’ai travaillé pour des associations aidant les femmes victimes de viol et d’agression sexuelle. Je sais que ces micro-aggressions (pas si micro-) quotidiennes sont fortement liées à la violence physique des hommes et à ce moment là je n’en pouvais juste plus.

Il me restait 2 semaines avant de terminer ce contrat, mais je n’avais qu’une envie, PARTIR. Ironique non ? J’ai partagé un article disant que les femmes quittent l’informatique à cause d’un environnement hostile et l’environnement hostile me donne envie de partir. Il semble ridicule de répéter que les femmes sont des êtres humains. La réaction instictive dans une situation hostile est de partir et de se protéger, et c’est précisément ce que font les femmes.

Le scrum master qui a posté la vidéo “On s’en bat les couilles” s’est rapidement excusé, mais uniquement par email. Le collègue qui avait liké la vidéo et fait le commentaire sexiste (ce qui n’était pas la première fois pour lui) ne s’est pas excusé [mise à jour : il s’est excusé trois jours plus tard en disant qu’il avait vu que tout cela m’avait beaucoup affectée]. Je me sens tellement hors de moi ce soir que je devais partager cette histoire, même si c’est juste pour ajouter à la liste déjà longue de comportements sexistes qu’ont signalé les femmes dans ce secteur.

Cette expérience m’a secouée et m’a donné envie de retourner dans les associations où — même si les emplois étaient précaires et mal payés — je me sentais toujours en sécurité et je n’ai jamais été attaquée de cette façon. Mais je me suis souvenue de la raison pour laquelle j’ai choisi de devenir développeuse :

J’adore coder

J’adore le sentiment qu’on a quand on résout un bug ou qu’on crée une fonctionnalité, j’aime contribuer à quelque chose que les gens utiliseront et qui pourrait faciliter leur vie. Le temps file quand je code toute la journée.

Quand ce contrat aura pris fin, je vais aller à l’Ecole 42 à Paris, où j’ai été admise et je vais continuer d’apprendre. Quand j’en aurais marre d’étudier (42 est une école très différente et vous pouvez partir n’importe quand), je chercherai un nouveau travail. Je serai attentive à trouver un environnement plus accueillant et j’espère ne plus jamais me sentir comme aujourd’hui. Parce que coder est ce que je veux faire tous les jours et que j’ai tellement à contribuer.

Nous ne les laisserons pas nous évincer

Cet article est une traduction de l’article que j’ai écrit en anglais le 27 juillet 2017

Mise à jour : Ma mission est maintenant finie et le dernier jour j’ai parlé de mon expérience au manager du directeur sexiste. Il m’a dit qu’il était surpris et triste que j’aie eu une telle expérience et qu’il allait agir rapidement pour changer cela.