Like A Girl

Pushing the conversation on gender equality.

Code Like A Girl

Fabriquer au féminin

Une réflexion sur comment répondre à ses détracteurs

Par Catherine Mohr with sincere thanks for the translation to A. David (a Canadian woman in tech)

(VOA ici:https://code.likeagirl.io/making-while-female-df4100658c13 )

Je suis une femme qui fabrique des choses. Ce n’est pas si inhabituel, mais le monde le voit comme tel et, à cause de ça, il arrive que le monde se sente heurté.

Ma dernière conversation dans une quincaillerie quelconque aurait pu se dérouler de la manière que des centaines de conversations de ce genre se déroule dans ma vie. J’aurais reconnu que le gars qui me questionnait à propos de ce que j’achetais essayait frénétiquement de renforcer sa vision du monde dans lequel les hommes sont les mécaniciens/ingénieurs/utilisateurs d’outils supérieurs, j’aurais décidé que je n’avais pas besoin d’être dure avec lui, et je me serais retirée de cette conversation de la façon la moins menaçante possible. Il pourrait continuer à se sentir supérieur, et j’aurais évité une longue conversation émotionnellement épuisante.

Mais cette fois, ce n’est pas ce que j’ai fait.

Battre en retraite est la chose gentille à faire. C’est la chose prudente à faire (nous y reviendrons).

Cette journée-là, j’en avais assez d’être gentille.

Je me sentais plutôt irritée — exaspérée vraiment — par la pile de soit-disant experts auto-proclamés forgeant leur opinions dans leur chambre d’écho à propos des différences [biologiques ndlt: ajouté pour la cohérence avec le texte de référence ] entre les sexes qui expliqueraient la sous-représentation des femmes en techno dans la Silicon Valley (dont je fais partie). Ces diatribes hautaines et auto-gratifiantes ont récemment été mises de l’avant par le maintenant fameux «Google Manifesto» dans lequel un jeune blanc-bec scientifiquement paresseux laissa ses préjugés prendre le dessus sur son bon jugement.

Alors je n’étais pas d’humeur à avoir la conversation dont il est question et qui sera immédiatement reconnaissable à toute femme qui ose «créer au féminin» ou «coder au féminin» ou «gamer au féminin». C’est le prix que nous payons pour pratiquer dans n’importe quelle activité qui, pour quelque raison que ce soit, certains hommes semblent penser qu’elles excluent les femmes. C’est une vieille conversation usée et répétitive.

Elle commence souvent de la sorte :

Un parfait étranger m’interrompt dans ce que je fais avec un commentaire du genre : «Wow c’est un très bel [outil que je m’apprête à acheter]». Ça semble anodin, mais d’après mon expérience, je sais que je dois être sur mes gardes. La moindre réponse de ma part plus affable qu’un court «oui«, un grognement, ou un silence de plomb entraînera l’une de deux possibilités, et je dois être prête à faire face aux deux.

La première, et la meilleure, possibilité est que le mec est un geek sérieux qui a reconnu un esprit «fraternel» et veut discuter des qualités de l’outil. Ça, c’est super. On discute, on échange des techniques, on partage un lien de geeks passionnés de fabriquer des choses, et puis on se quitte, se sentant merveilleusement bien de n’être pas les seuls geeks du genre dans le monde, et moi rassurée que oui, véritablement, #NotAllMen (pas tous les hommes sont des connards). Malheureusement, ce n’est que rarement le cas. Ça arrive assez souvent pour que je continue de parler aux hommes que je rencontre quand je fabrique des trucs, mais pas très souvent.

Ce qui est beaucoup plus fréquent est une série de tests que je dois subir parce que la personne qui m’aborde n’a pas envie de discuter de fabrication de trucs. La conversation est plutôt axée sur mes compétences et la menace qu’elles représentent pour lui, et il réagit agressivement à cette menace. Il a vu une femme faire quelque chose qui l’inquiète, et il doit agir. Il ne sait peut-être pas pourquoi ça l’inquiète, mais il voit une femme exhiber un comportement — comme acheter un outil spécialisé pour fabriquer quelque chose — indiquant que cette femme fait partie d’un «club» dont il croit être membre, mais dont sa version exclue les filles.

La première salve de cette bien moins désirable conversation prend la forme où mon agresseur décide de «mecspliquer» mon ignorance. Souvent, je suis informée que cet outil ne m’est «vraiment nécessaire» que si j’ai [tel niveau d’expertise] en la matière, alors je ferais mieux de me trouver quelque chose d’autre. Puis il y a la version M. Hyde de discuter, tout aussi sexiste, mais clairement plus agressive. C’est un «Mais qu’est-ce tu vas faire avec ça?» dit d’un ton et d’une manière traduisant distinctement un étonnement plutôt impoli et assez dédaigneux. (Il faut savoir la radicale différence avec un «Wow! Qu’allez-vous fabriquer avec ca?» qui se veut une invitation à discuter de fabrication de choses. La différence dans le ton est immanquable).

C’est habituellement ici que je me retire (si je n’ai pas déjà évité toute cette charade en ne répondant pas plus tôt). Je marmonne quelque chose de vague, indiquant que je ne veux pas poursuivre la conversation, et nous nous séparons, moi irritée, lui rassuré. Rassuré de savoir, que oui, bien sûr, je n’étais qu’une autre femelle idiote qui n’avait aucune idée de ce qu’elle achetait, et que c’était probablement pour son ami/mari de toute façon.

Mais pas cette fois.

Cette fois, j’ai décidé de ne pas faire la chose gentille et de pousser de l’avant. Quand moi, ou toute autre femme, ose faire ça, l’agresseur commence alors le jeu du «Mais tu n’es pas vraiment,» de la conversation. Cela constitue en une série de questions qui n’en sont pas vraiment qui visent systématiquement à discréditer la légitimité de mes capacités ou de mes intérêts en m’expliquant que je ne suis pas une vraie ingénieure, ou constructrice, ou programmeuse, ou gamer. Ces phrases commencent généralement par «Mais tu ne sais pas faire [X]» et sont remplies de «En fait,…«. Et ça peut continuer indéfiniment. Cela se termine habituellement quand j’abandonne, et l’agresseur est rassuré que je ne suis pas «Une Vraie» (Geek).

Mais je n’allais pas abandonner cette fois.

Quand on subit ce genre de «conversation«, les options sont limitées. Si dans la tête du gars on est une «Fausse geek«, ça ne change rien que l’on réponde l’assez gentil («J’ai usé le vieux en construisant notre maison, alors j’en ai besoin d’un nouveau», le moins gentil («J’étais assistante de cours au MIT (Institut de Technologie du Massachusetts), où j’ai enseigné à des centaines d’ingénieurs en mécanique comment de servir de ces outils»), ou même l’option nucléaire complètement gratuite («J’étais ingénieure sénior, et directeur, d’un laboratoire de recherche ou nous utilisions des versions high-tech de ces outils pour fabriquer des piles à combustible régénératives à la fine pointe de la technologie que nous avons ensuite envoyées au bord de la stratosphère par des vols qui ont fracassé des records.«). Ça ne sert à rien. Ce mec quelconque dans une quincaillerie quelconque continuera de questionner votre droit d’être dans son club parce sa vision du monde en dépend. Même s’il ne s’agit que d’une *** de scie à bande.

Une femme qui achète une scie à bande. Comment cela peut-il être menaçant ? Et pourtant, ce l’est.

La semaine passée, dans le coeur de la Silicon Valley, j’ai eu droit, en trois jours consécutifs, à trois interactions de ce genre à propos de trois sujets techno sans rapport entre eux. Chaque fois — cette fois — j’ai répliqué. J’ai décidé de prendre le temps de continuer jusqu’à ce que j’établisse que j’avais encore plus le droit d’habiter «son» espace que lui. J’ai souris. Je me suis montrée plaisante. Mais je ne me suis pas retirée, je n’ai pas battu en retraite, je n’ai pas modéré mes attaques pour qu’il se sente mieux. Je ne l’ai pas laisser partir avec son égo récomforté dans son idée de la «stupide femelle» ou de la «chienne!» — j’ai tenu mon bout aimablement, factuellement, et je l’ai forcé à gérer mon occupation de «son» espace.

Ouais, je me suis sentie un peu vache [ndlt: en Anglais «Jerk»]. Les gars avec qui je parlais ont dû me trouver vache: le genre de fille que nous sommes éduquées à ne pas être. On s’attend de nous à ce que nous soyons gentille, mais c’est un handicap. Nous vivons dans un monde où vous êtes forcées d’être vache pour démontrer que vous êtes des femmes compétentes.

Alors que je réfléchissais à ces interactions, je pensais aux raisons pour laquelle je me retire habituellement rapidement de ces conversations (outre de ne pas aimer me sentir vache). Bien sûr, ces conversations sont plates et répétitives, mais ce ne sont pas les raisons pour lesquelles je les ai évitées au cours de ma vie. La raison principale est la menace. Je réalise que j’ai complètement intériorisée cette menace et puis cessé d’y penser alors même que celle-ci influence tellement d’interactions de ce type. Battre en retraite est la chose sécuritaire à faire.

Margaret Atwood le dit si bien: «Les hommes ont peur que les femmes rient d’eux, les femmes ont peur que les hommes les tuent.«

Je suis parfaitement au courant que des hommes ont tué des femmes pour des offenses bien moins graves que d’affirmer savoir se servir d’une scie à bande. Le 6 décembre 1989, alors que j’étais jeune étudiante en génie mécanique au MIT, à cinq heures de route de là, à Montréal, un homme pénétra une salle de classe du programme de génie de l’École polytechnique, sépara les hommes des femmes, puis mitrailla systématiquement et abattit 14 étudiantes en génie parce qu’elles «étaient féministes» et qu’elles «prenaient la place des hommes» (14 autres personnes, dont quatre hommes, furent aussi blessées mais survécurent). Ces femmes furent tuées parce qu’elles étaient comme moi.

Cela me secoua jusqu’au plus profond de mon être et brisa plus d’une illusion. C’était la première fois que je réalisais qu’il y a des gens qui ne me connaissent pas, mais me haïssent pour ce que je suis et ce que je représente. Je crois que cela nuance encore toutes mes interactions jusqu’à ce jour.

Aujourd’hui, je suis encore stupéfaite d’entendre que la plupart des gens, incluant la plupart des ingénieurs, ne savent rien de cette tuerie, ni pourquoi ces femmes furent mitraillées parce qu’elles étaient ingénieures. Malheureusement, même sans un événement extrême comme cette fusillade, la vague menace de violence ou d’abus pend comme une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes et affecte les actions d’une femme en techno. L’expérience de vie des femmes est déjà suffisante pour que le réflexe d’éviter la violence s’infiltre dans la façon de gérer toute relation. Si vous osez contrarier ou corriger un agresseur, les choses peuvent rapidement dégénérer en querelle. A n’importe quel moment cet étranger que vous n’aviez jamais auparavant rencontré peut exploser et vous crier dessus des insanités en vous traitant de chienne parce que vous osez acheter une bonne scie à bande et que vous avez le culot de savoir vous en servir.

À n’importe quel moment, un commentaire donnant le droit aux femmes d’exister dans l’espace des constructeurs ou des gamers peut exploser en attaques personnelles, en menaces de morts, en menaces de viol et en doxxing (publier des informations personnelles sur quelqu’un (ref)). Simplement d’écrire ce texte pose un risque.

Pour que ceci soit l’expérience collective des femmes, il n’est pas nécessaire que cela vienne de tous les hommes, seulement d’assez d’hommes. Et malheureusement, il y en a plus qu’assez pour que j’en aie rencontré souvent dans ma vie. Pour vous donner une perspective, le nombre de soldats tués en Afghanistan et Irak entre 2001 et 2012 était de 6 488 . Le nombre de femmes Américaines assassinés par des hommes qu’elles connaissaient — conjoints présents ou passés, pendant cette même période est de 11 766.

Le conseil qu’on se fait donner en tant que femmes : ne nourrissez pas la bête. Soyez gentille. Ne contrariez pas. Ne provoquez pas.

Le problème, c’est que c’est une recette pour s’assurer que ce dialogue ne change jamais.

A chaque fois que je me suis retirée d’une de ces conversations, mon agresseur est parti avec le sentiment que «je n’étais pas vraiment» et son monologue intérieur est resté intact.

Cela entraîne encore trop de jeunes hommes de la prochaine génération à croire que leurs collègues féminines ne sont pas «aussi techno» et ne prennent pas leur carrière techno «au sérieux» parce que, eux aussi, ont appris à jouer le jeu du «mais tu n’es pas vraiment«, et que notre réponse est, trop souvent, gentille. Nous minimisons, nous nous désistons. Nous faisons cela parce que c’est beaucoup trop épuisant et terrifiant de prendre le risque de paraître «la chienne» à chaque fois.

Alors je veux me retirer. Je veux laisser cette conversation et aller fabriquer des trucs dans mon établi. Parce que j’aime ça.

Je vais utiliser ma nouvelle, vraiment bonne, scie à bande, que je me suis acheté pour moi, et dont je sais me servir.

Mais je fais la promesse solennelle à ma fille et au reste de toute sa génération que je vais m’engager plus souvent quand ces choses arrivent. Je vais faire ma part pour faire craquer les murs de leurs chambre d’écho.

Je suis une femme qui fabrique des choses.

Rejoignez-moi.

Après quelque temps de réflexion, j’ai réalisé que j’ai appris à 20 ans ce que les parents d’enfants à la peau foncée doivent apprendre à leur enfants beaucoup plus tôt. Il est clair qu’il me reste beaucoup à apprendre. Pour une fascinante exploration de la menace

qui pèse constamment sur les corps Noirs, ramassez une copie de «Between the World and Me » de Ta-Nehisi Coates.